• Mémère

Dernière mise à jour : oct. 5

Chers enfants,


Une fois n'est pas coutume, vous ne l'eusses soupçonné sans doute, le Bleu est une couleur faisant partie intégrante de ma personnalité. Mais non je ne suis pas aussi froide que vous pouvez l'imaginer perchée dans mon cadre, c'est bien le feu qui bouillonne dans ma marmite interne. Yes, bleu comme la lave qui coule dans mes veines. "Fleur bleue" : cela me définit. D'aucuns diraient "cucul la praline". Tant j'ai passé toute ma vie pour le souvenir d'un instant. J'ai pour preuve ce grand chagrin d'amour pour le soldat qui m'a roulé le french kiss le plus mémorable de tous les temps. "Il était mince il était beau /il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire..."*

Fleur bleue : l'expression tirerait justement son origine de l'Allemagne romantique où un jeune écrivain du nom de Novalis parle de "die blaue Blume der Romantik" (la fleur bleue du romantisme) où il raconte comment un poète médiéval, en cherchant un idéal, découvre la fleur bleue. Quant à mon soldat, était-il allemand ou français, peu importe, je crois qu'il était plutôt lorrain, un mélange des deux en quelque sorte. La légende raconte qu'il aurait traversé le Rhin à la nage avec son vélo sur le dos pour échapper aux travaux forcés en Allemagne. "Monsieur le Président/Je ne veux pas la faire/Je ne suis pas sur terre/Pour tuer des pauvres gens/C'est pas pour vous fâcher/Il faut que je vous dise/Ma décision est prise/Je m'en vais déserter"**...Tellement romantique... La grande naïve aurait pu croire n'importe quoi à l'époque. Bref, tout ce dont je me rappelle c'est que "c'était tout juste après la guerre, dans un p'tit bal qu'avait souffert, sur une piste de misère (...) Non, je ne me souviens plus du nom du bal perdu/Ce dont je me souviens c'est qu'ils étaient heureux/Les yeux au fond des yeux/Et c'était bien/Et c'était bien***.

Je ne vais pas vous refaire toute la playlist de ma jeunesse, je clos ici le propos d'autant qu'Il s'est évaporé dans la nature avec la Libération, après une correspondance enflammée. Par la suite j'ai rencontré Pépère, avec qui il a fallut que je me marie, mais ça c'est une autre histoire. Soit mon premier amour est parti avec une autre, soit il est parti la fleur au fusil. Bref paix à leurs âmes. Il en resté toutes les graines que j'ai semées dans mon jardin.


Les fleurs de bourrache se sont ressemées partout !

Pour me consoler, et pour vous en souvenir de votre arrière-grand père, j'ai inventé cette galette :


LA BLUETTE


Battez la pâte à galette dont je ne vous donnerez toujours pas la recette. Je peux juste vous dire que je prend une farine 100% sarrasin. Ce n'est pas si facile à faire. Vous pouvez toujours trouver des galettes natures toute faites dans le commerce, mais sachez qu'elles ne seront pas aussi bonnes que chez moi. Bien entendu, il va sans dire !

Etalez-en une louche dans la poêle bien chaude, laissez-la cuire quelques minutes avant de la retourner comme une crêpe. Cuisez-y un oeuf en miroir jusqu'à ce qu'il vous murmure que vous êtes la plus belle, saupoudrez tout autour du râpé d'emmental français. Pliez la galette en quatre comme une enveloppe renfermant une lettre d'amour, tout en laissant apparaitre l'oeuf miroir au centre. Ou en trois comme un joli lit d'épousailles...

Partez en séjour rapide en Auvergne, si pour vous l'Allemagne vous paraît loin quoiqu'il y a aussi de très bons fromages bleus là-bas. Etendez-vous-y sur la mousse puis rapportez dans votre valise un fromage bleu, bleu comme les sources qui coulent des volcans, et dont vous déposerez délicatement quelques triangles sur l'enveloppe. Rapide le séjour. Attendez qu'il fonde sous la chaleur. Le fromage bien sûr.

A l'aube descendez au potager cueillir quelques fleurs bleues qui ne vivront que le temps d'une journée et dont vous pourrez parsemer la galette : bleuets, fleurs de bourrache, fleurs de salades montées. Enfin pour le vaporeux, n'oubliez pas la petite tige chevelue du fenouil. Et pour le croquant, torréfiez quelques graines dans votre poêle qui annonceront tous les futurs petits enfants à venir.



Je n'ai pas résisté à la tentation...

Votre Émile brille par son absence de mille feux, pas d'inquiétude, Sydney le remplacera aisément. Et, fleur sur la galette, son saxophone soprano vous jouera un inoubliable "Petite fleur".

Un de perdu, dix de retrouvés, comme on dit !


Mémère

* Chanson "Mon Légionnaire", Edith Piaf

** Chanson "Le déserteur", Boris Vian

*** Chanson "Le p'tit bal perdu", Bourvil

Dernière mise à jour : mai 13

Chers enfants,


Oui la terre est bleue comme une orange et le printemps comme la mer. Et à la fois si bleue, si belle. Et ce printemps comme une orange amère. Tout en tonalité orange de mon premier confinement. Le troisième maintenant. Jamais deux sans trois. On s'y sentirait presque comme sur une île.



Chaque hiver, chacun de vous n'est pas sans ignorer que j'hiberne aux Bahamas. Et là je réponds à la question numéro 3 de mon post précédent. Cette année on oublie les voyages, si ce n'est vous l'aurez compris, intérieurs. Alors j'ai préféré remonter dans mes souvenirs. Et j'ai choisi Picasso pour guide et sa période bleue comme fil rouge.

Je me souviens d'un matin calme d'une fenêtre ouverte sur l'azur. Comme ce premier matin d'avril où je suis tombée dans les bras du monde. Comme ce dernier matin où je quitterai cette terre. Puisqu'il faut bien s'y préparer comme disait Montaigne dans son essai " Philosopher c'est apprendre à mourir" et qui revient paradoxalement à comprendre que philosopher c'est apprendre à vivre.



La vue depuis ma dernière demeure

Je me souviens de ce pays et cette ville dont chaque rue était bordée d'orangers amers. Je me souviens du parfum de leurs fleurs qui m'avait littéralement explosé dans les narines avant même que je ne pose les pieds à terre. En comparaison l'odeur de l'eau de fleur d'oranger que j'aime tant et que je respire la majeure partie de l'année au-dessus des crêpes m'avait parut bien fade à la vérité ! J'avais même rapporté un petit arbre de mon voyage que j'avais replanté à l'abri des vents dans mon jardin. Il n'a pas supporté les rigueurs de l'hiver d'ici. Hélas, mon bel oranger est mort de froid. Penser naïvement que je pouvais m'acheter une odeur... Quelle erreur de jeunesse ! Encore eût-il eu fallu que j'enfournasse (ouh là là !) la ville voire le pays tout entier dans ma petite voiture ! Même l'homme le plus riche du monde est limité par ce qu'il est réellement en mesure d'acheter. Certes beaucoup mais au final pas grand chose en réalité...


Les odeurs, les mots... L'amitié non plus ne ment pas. Elle ne peut pas non plus s'acheter. Je le sais bien moi... Comme celle qui lia Paul Eluard et Pablo Picasso pendant la guerre d'Espagne puis l'Occupation. Pendant de nombreuses années, leurs oeuvres respectives se répondirent comme un dialogue. La rencontre de la poésie et de la peinture.


Ce que j'ai griffonné pour vous dans un coin de mon cahier

C'est pour célébrer l'amitié universelle que je vous offre ma recette ultra simple des oranges à l'andalouse (que l'on vous sert au printemps là-bas dans toutes les tabernas), pour célébrer cette harmonie entre l'orange et le bleu. Deux couleurs opposées et pourtant complémentaires.



Oranges à l'andalouse


- des vraies oranges

- de l'eau de fleur d'oranger

- de la cannelle en poudre

- des feuilles de menthe marocaine

- du sucre de canne


* Pelez les oranges entières à vif en ôtant la pellicule blanche qui les recouvre.

* Découpez-les en fines rondelles, comme cela chacun aura un peu du coeur.

* Arrosez de 2 cuillerées à soupe de fleur d'oranger.

* Saupoudrez de sucre, de cannelle et des feuilles de menthes ciselées.

* Conservez au frais avant de déguster.


Version Soupette :


1. Je remplace le sucre de canne par mon sucre de canne à la verveine de mon mammouth pied de verveine citronnelle.

2. J'invite "ma meilleure" (comme dirait mon arrière-petite-nièce) à venir partager ces oranges dans mon patio, autour d'un thé à la menthe maison dans des tasses bleues.


Alors en attendant que revienne la belle saison des amitiés, des parfums de fleurs d'oranger et des guêpes qui vont avec, je peux vous dire maintenant à très bientôt.

Mémère



P.S. : pour cette fois-ci, pas besoin d'ambiance musicale, le poème se suffit à lui même. Et ne vous arrêtez pas au premier vers d'une beauté si simplement évidente. Ne cherchez pas à comprendre. Lisez et écoutez. Écoutez le tempo. Écoutez ce qu'ont à vous dire les mots. Écoutez surtout la musique du silence entre les mots.



La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas Ils ne vous donnent plus à chanter Au tour des baisers de s’entendre Les fous et les amours Elle sa bouche d’alliance Tous les secrets tous les sourires Et quels vêtements d’indulgence À la croire toute nue.


Les guêpes fleurissent vert L’aube se passe autour du cou Un collier de fenêtres Des ailes couvrent les feuilles Tu as toutes les joies solaires Tout le soleil sur la terre Sur les chemins de ta beauté.


Oeil de sourd

Faites mon portrait

Il se modifiera pour remplir tous les vides.

Faites mon portrait sans bruit, seul le silence,

A moins que - s'il - sauf - excepté -

Je ne vous entends pas.


Il s'agit, il ne s'agit plus.

Je voudrais ressembler -

Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires

Sans fatigue, têtes nouées

Aux mains de mon activité.


Paul Éluard, 1929


Assiette aux oranges, tasses bleues et "théière/dot" en or massif



  • Mémère

Chers enfants,


Puisque je vous dis que je ne suis pas bretonne !!! Combien de fois faudra t-il vous le répéter ! Cela fait pourtant partie de cette fameuse liste des «sempiternelles questions à ne plus nous poser», questions que nous avions vingt fois par jour, cinquante fois en haute saison, à tel point que nous avons dû être réduites à la placarder sous vos yeux. Elles se comptent tout simplement sur les doigts de la main :

1- Etes-vous bretonnes ?

2- Laquelle de vous est Mémère ?

3- Que faites-vous en hiver ?

4- Vous voyez beaucoup de touristes ?

5- A quoi sert le deuxième chalet ?


NON je ne suis pas bretonne, aussi vrai que Mémère, c'est Mémère ! Et personne d'autre ! Aussi vrai qu'en hiver ma petite brigade continue de travailler sur notre port d'attache d'hiver (hors Covid) pendant que moi je me la coule douce aux Bahamas !

Et oui, au risque de vous décevoir, la période de la Chandeleur est la période de l'année où je fais le moins de crêpes possible ! Parce que je me repose ! Et parce que c'est la (seule) période où vous en faites. Donc vous n'avez pas besoin de moi.


Je n'ai rien contre la Bretagne mais cerner la crêpe à une région me paraît un rien réducteur quand force est de constater qu'elle a conquis l'ensemble du territoire national, voire international (comme les nems, les tacos, les pitas, chapatis etc., etc.), voire universel ! La face de la lune elle-même ne vous fait-elle pas penser à une crêpe gigantesque ? C'est en tout cas la révélation que j'ai eue cet été devant cette image fabuleuse dans la lunette de Jules pendant une de nos nuits des étoiles. D'ailleurs la chandeleur n'est-elle pas à la base une fête pour célébrer l'astre solaire ?

Bref cette simple galette de céréales liées par un liquide est tout bonnement universellement historique, puisqu'elle constituerait le premier repas de l’humanité. Rien que ça !


C'est ce que nous rappelle cette piquante chronique radiophonique (que je vous recommande chaudement et dont voici le lien) qui m'a fait, vous vous en doutez, tourner le volume de ma T.S.F, écoutez donc :

Pourquoi manger des crêpes nous permet de mieux comprendre le monde ?



La ressemblance dans la diversité,

c'est cette idée qui me plaît. Bien que, comme notre ami Brassens, je serai la dernière à mourir pour une idée, même de mort lente.

Pourrait-on en dire autant de la soupe.

Autant de soupes qui font chacune la soupe à elle seule. Et qu'on retrouve depuis la prime enfance de l'Homme (sous forme de bouillon), puis dans toutes les régions du monde. Voire jusqu'au cosmos si l'on pense que la Vie sur terre ait pu naître grâce à une sorte de grande soupe de bactéries primitive.


Alors voilà le moment de vous offrir la recette d'une des premières soupes que nous vous avions proposées il y a dix ans. De mémoire, elle n'a eu guère de succès à cause de la couleur, mais je vous assure qu'elle est naturelle et plutôt bonne ! Et rien que pour tenter l'aventure chimique...Voilà ce que j'avais écrit dans mon journal de l'époque : « La soupe de l'espace ne s'est pas du tout vendue, les gens étant un peu effrayés à l'idée de se retrouver sur la lune en y goûtant» !


Une Soupette toute bleue


- un demi chou rouge

- deux pommes de terre

- un bouillon de légumes

- un oignon

- une gousse d'ail

- 15 cl de crème liquide

- 1 cuillère à soupe de bicarbonate de soude

Blanchissez le chou cinq minutes dans de l'eau bouillante.

Émincez le chou, l'oignon et l'ail. Faites-les cuire trente minutes dans le bouillon de légumes avec les pommes de terre entières.

Mixez, ajoutez la crème liquide et des épices (noix de muscade ou cumin).

A ce moment là, sortez mon imparable truc de grand-mère du placard, j'ai nommé le fameux bicarbonate de soude. Oh magique transformation bleue indigo !


Version Soupette : à votre place, je rajouterai une pomme (qui se marie bien avec le chou rouge).

Et pour les carnivores, des tranchettes de lard passées au four pour «la final touch».


La Soupette bleue de l'espace
La Soupette de l'espace

Et oui il en va des soupes comme des humains, tellement ordinaires et pourtant toutes plus extraordinaires les unes que les autres, plus extraterrestres...!

Imaginez, vue de là-haut, si notre planète bleue n'était qu'une soupe, sans doute que cela vous aiderait à grandir ;)


Et hop, encore une morale à vous faire redescendre sur terre tout droit illico...

Mémère

La crêpière dans le bol de la Soupette de Mémère
Autoportrait lunaire


Et voilà de quoi accompagner votre Soupette de l'espace, que de souvenirs ! :